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Autrefois village de pêcheurs, Zoug est aujourd'hui une plateforme incontournable du commerce international. Une politique fiscale agressive et l'ouverture des frontières ont attiré des centaines d'entreprises et des milliers d'expatriés. Reportage dans une ville en pleine métamorphose.

En sortant de la gare, quelques pas suffisent à se rendre compte du chambardement qui ébranle la ville de Zoug. Dans les vitrines, les british specialities côtoient désormais les célèbres tourtes au kirsch. Aux passages cloutés, la coutume alémanique de s'arrêter pour laisser passer les piétons subit de nombreux écarts. Sur la Baarerstrasse, artère principale de la ville, un Starbucks café a même récemment ouvert ses portes en lieu et place du « Gourmetino » - épicerie autrefois réputée pour ses fromages et autres produits typiquement suisses. Mais ce qui frappe le plus dans cette bourgade de 26 000 habitants, c'est d'entendre la langue de Shakespeare résonner à chaque coin de rue.
« Il y a énormément d'anglophones », reconnait Catherine Meier, tenancière d'une pâtisserie et elle-même d'origines écossaises. « Mais je n'ai pas à me plaindre, mes cakes maison se vendent bien», conclut-elle avec un flegme tout britannique. Si les affaires sont au beau fixe pour cette femme débarquée par amour voici 35 ans, le récent afflux d'étrangers n'est pas du goût de tout le monde. Même un responsable de l'office des migrations cantonale avoue que « depuis l'ouverture des frontières, les étrangers représentent un véritable problème ».
Si un tel discours n'a rien de surprenant dans un canton où les trois quart des habitants ont pour coutume de voter conservateur, les étrangers visés par ces palabres ne sont pas les habituels requérants d'asile ni même les « criminels » si chers aux campagnes de l'UDC. A Zoug, les nouveaux migrants sont pour beaucoup de riches expatriés. « Tant qu'ils peuvent payer moins d'impôts, ils s'en fichent de débourser 5 000, 6 000, voire 7 000 francs par mois pour un appartement », explique le fonctionnaire visiblement inquiet.
Une politique fiscale attrayante
C'est que depuis le 1er juin 2007, date d'entrée en vigueur de l'accord de libre circulation des personnes entre la Suisse et l'Union européenne, ils sont des milliers à avoir investis le plus petit canton de Suisse. Américains, anglais, allemands, russes, ils seraient actuellement entre 6 000 et 8 000 expats à résider à Zoug, soit 2 000 de plus qu'il y a trois ans.
La raison est simple : Zoug pratique des taux d'imposition parmi les plus bas du pays. En moyenne, on y paie 50% de taxes en moins que dans les autres cantons. Les multinationales sont donc nombreuses à succomber aux charmes d'une fiscalité laxiste et venir s'installer à moins de 30km de Zurich. Siemens, Burger King ou encore Thomson Reuters ont toutes fait de Zoug leurs centres européens, tandis que le géant du négoce Glencore et le spécialiste du forage Transocean y ont trouvé refuge. Mais surtout, depuis l'ouverture des frontières, ces entreprises étrangères ne dépendent plus de la main d'œuvre locale. Elles profitent dorénavant de pouvoir emmener avec elles leurs propres employés qualifiés pour venir s'implanter au sein du paradis fiscal. Si bien qu'aujourd'hui, l'ancien village de pêcheurs est devenu - au même titre que Londres et Singapour - l'une des capitales mondiale du courtage en matières premières.
Cette métamorphose, tous les Zougois ne l'ont pas voulu. Barbara Gysel, présidente du parti socialiste cantonal, ne parle guère d'eldorado lorsqu'elle évoque sa ville natale. Pour elle, Zoug ressemblerait davantage à « un oasis pour les riches et un désert pour tous les autres ». « Car tout est beaucoup plus cher, constate-t-elle désabusée, du prix des loyers au simple café ». « Il suffit de regarder autour de soi, toutes ces berlines de luxe et ces gens sur leurs trente et un, on se croirait un samedi soir devant le grand opéra de Zurich », ajoute-t-elle comme pour expliquer les raisons de cette hausse des prix.
Le nombre de belles voitures serait-il inversement proportionnel à celui des gentlemen ayant la décence de s'arrêter aux passages piétons ?
Barbara sourit. Ce qui est sûr, c'est que «des fonds sont bien plus facilement débloqués quand il s'agit d'agrandir une école internationale que lorsqu'il est question de promouvoir l'égalité des genres », déplore-t-elle.
Choc culturel
De leur côté, les expats n'ont pas à s'inquiéter du prix du loyer (généralement à la charge de l'employeur) ni même de celui du café. Par contre, certains font face à de sérieux problèmes d'acclimatation. « Pour les américains, tout est trop petit à Zoug, que ce soit le garage, le jardin, la maison ou le centre commercial », cite Natalie Albrecht en exemple. « Mais surtout, ils ne comprennent pas pourquoi les magasins ferment si tôt », poursuit l'expat maintenant patronne d'une agence de relocation.
Mis à part ces quelques soucis d'ordre culturels, la majorité des expatriés se plaisent à Zoug. Il faut reconnaître que la municipalité met tout en œuvre pour que « ses » riches contribuables étrangers s'y sentent comme à la maison. A peine débarqués, un expat guide leur explique tout ce dont ils ont besoin de savoir sur leur nouvelle ville. Du numéro de téléphone d'un dentiste parlant anglais aux us et coutumes de leurs nouveaux voisins helvètes, tout s'y trouve.
Toutefois, et malgré un chapitre entier dédié à « la socialisation », la brochure ne parvient pas à rapprocher internationaux et Zougois. Urs Raschle, directeur de l'office de tourisme, confirme que les deux communautés ne se fréquentent que très rarement. Selon lui, « les Zougois conservateurs ne trouvent tout simplement pas d'intérêt à faire de nouvelles rencontres tandis que les expats disposent de toutes les infrastructures nécessaires pour vivre entre eux ». En effet, grâce à l'expat guide et à de nombreux clubs de rencontre anglophones, on peut très bien vivre à Zoug sans parler le moindre mot de schwyzerdütch. Le canton compte quatre écoles internationales - contre une dizaine pour Genève -, des irish pubs, et même un théâtre où sont jouées des pièces en anglais à longueur d'année. Natalie Albrecht, qui sait pertinemment que peu sont ceux à venir s'installer à Zoug pour la qualité de sa night life, propose elle aussi toutes formes d'occupations à ses clients. « Si on en a l'envie, on peut faire quelque chose de nouveau tous les jours », dit-elle fièrement. Et effectivement, la liste des activités offertes est impressionnante : yoga, excursions, visites, mini golf, vtt, etc.
Des expats encombrants
 
Ces activités, Zougois et expats ne les font pas ensemble. Il suffit d'une promenade au centre ville pour se rendre compte de la division qui anime la cité. Que ce soit les mamans attablées aux cafés ou les enfants dans les bus les ramenant de l'école, chacun reste de son côté, entre soit. On s'observe, on se jauge mais on ne se parle pas. Pour Urs Raschle, « beaucoup de Zougois réalisent aujourd'hui que les prix augmentent, en partie, à cause des expats ». A l'écouter, et même si l'entente reste pour l'instant cordiale, la situation pourrait donc rapidement se détériorer. Car le mal serait profond. « L'autre jour, ma propre mère était sur les nerfs. Ses nouveaux voisins n'avaient rien compris au système de ramassage des ordures et sorti leurs poubelles à la mauvaise date », raconte-t-il d'un air amusé. Jusque là, rien de très grave. Mais le 29 janvier dernier, un couple britannique et leurs enfants ont été attaqué par une bande de jeune aux abords de la gare. Si l'enquête de police n'a relevé aucun mobile xénophobe à cette agression, le « simple fait que les journaux aient pu y faire allusion est révélateur d'une certaine tension », explique Urs Raschle.
Bien que récentes, ces tensions résultent cependant d'un long processus. Depuis des dizaines d'années, des centaines de sociétés et des milliers d'individus profitent du système fiscal zougois. Aujourd'hui, des symptômes jusque là encore inconnus commencent à faire leurs apparitions. Aux autorités maintenant de travailler à une meilleure intégration des riches ressortissants étrangers si elles entendent en limiter les effets.
Pour en savoir plus... en suisse allemand:
- reportage de la SF1 |