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LAUSANNE Davantage tolérés que les mendiants, les artistes de rue venus d’Europe de l’Est ont tout autant de difficultés à trouver un toit à la nuit tombée. Reportage au cœur d’une communauté solidaire.
En ce bel après-midi d’hiver, un air d’accordéon envahit la place Pépinet. La fièvre acheteuse du samedi bat son plein, malgré la bise glaciale. Deux agents passent et demandent ses papiers à la jeune femme à l’origine du fond sonore, assise en tailleur devant l’enseigne d’une célèbre librairie lausannoise. Passeport roumain en cours de validité, autorisation de travail émanant de la police du commerce : rien à signaler, Monika est en règle.
La voyant ranger son instrument, je lui demande si elle a d’ores et déjà trouvé un hébergement pour la nuit. «Un hôtel; avec la famille», répond la jeune femme de 23 ans, dans un français plus qu’hésitant. Pour en savoir plus, je l’accompagne jusqu’à son point de ralliement, sis 300 mètres plus haut, rue St-Laurent. Un groupe d’une dizaine de personnes patiente devant l’entrée d’un grand magasin. A leurs pieds, des sacs de voyage, des vestes, des accordéons.
 Monika me présente son mari Nicolae, de 5 ans son aîné. «¿Hablas tú español?», me lance-t-il. Malheureusement pas. Le seul membre du groupe avec lequel je vais pouvoir m’entretenir en anglais s’appelle Catalin, un jeune gars âgé de 23 ans lui aussi. «Je suis arrivé hier de Roumanie, raconte-t-il. C’est la première fois que je viens en Suisse, mais je connais les gens que tu vois ici. Ils viennent de la même région que moi [dans les environs de Bacău, une bourgade située à 290 km au nord-est de Bucarest] et ils se rendent chaque année à Lausanne. C’est que les Suisses donnent plus volontiers une pièce aux musiciens que dans d’autres pays d’Europe.» Catalin sait chanter, mais il n’est pas venu pour jouer dans la rue. «Mes compagnons ne gagnent que 30 à 80 francs par jour, explique-t-il, sans compter la taxe quotidienne de 17 francs qui va à la Police du commerce. Moi je suis ici pour chercher un travail, un vrai, pour aider ma sœur cadette et mes parents restés au pays. Si je ne trouve rien d’ici une semaine, je rentre. Ma vie est en Roumanie», lâche-t-il d’un air déterminé.
Nous attendons près d’une heure que les derniers membres du groupe nous rejoignent. La bise ne faiblit pas; les Roumains se réchauffent comme ils peuvent en tirant sur leur cigarette. L’un des musiciens me montre une photo de sa maison, recouverte par les eaux depuis les violentes inondations qui ont ravagé le pays en juin dernier. «Ici c’est ma mère, pointe l’un d’eux. On a tout perdu!» A la vue de mon appareil photo, le clan devient méfiant. «Mes amis ne veulent pas que tu les photographies, m’indique Catalin. Ils sont persuadés que tu es de la police et ne veulent pas avoir d’ennuis. Il leur faut du temps pour avoir confiance.» Costel, leader du groupe, la bonne soixantaine, accepte que je les suive.
En route pour l’arrêt de métro de la Vigie. L’endroit est glauque; les sourires rares. Mon smartphone intéresse les Roumains. Catalin traduit: «est-ce qu’on pourrait voir un extrait du film ‘Gadjo Dilo’ [Tony Gatlif, France, 1997] sur ton écran? Le père de Black Scorpion fait partie du casting!» Black Scorpion? Oui, c’est l’un des membres de l’équipe. On regarde ensemble la bande-annonce du film. L’excitation est générale. «Hé le journaliste, tu ressembles à Stéphane, le Francezo!», me lance l’un des Roumains. J’ai donc été assimilé à l’acteur Romain Duris, qui joue le rôle d’un Français parcourant la Roumanie à pied… Après tout pourquoi pas.

A l’intérieur du métro, les passagers silencieux observent la bande de musiciens avec méfiance; pourtant, ils ne jouent pas. J’ai l’impression de voyager dans un train d’Europe de l’Est, à force de les entendre parler roumain. Nous sortons à l’arrêt ‘Malley’, avant de rejoindre une aire de parking. La voiture du groupe est une VW Sharan, un monospace muni de plaques bulgares. «C’est moins cher qu’en Roumanie», précise tout de suite Catalin, en aidant ses camarades à ranger les accordéons dans le coffre. Le modèle a moins de 10 ans. Leur arrive-t-il de dormir à l’intérieur du véhicule? «Oui, mais vraiment en dernier recours, ajoute le jeune roumain. C’est qu’il y fait sacrément froid, la nuit; très vite on ne sent plus ses extrémités! Après une semaine passée dans ta voiture tu ne réveilles plus!»
Les musiciens ont faim. C’est qu’ils ne mangent guère plus d’une fois par jour, la plupart du temps le matin, lorsqu’il ont la chance de passer la nuit dans une institution qui leur offre le petit-déjeuner. Aujourd’hui, coup de bol, un passant leur a acheté une baguette. Catalin ne tarit pas d’éloge à l’égard du pain suisse. «La croûte et la mie sont incroyables; on peut faire d’excellents sandwiches avec ça! A côté notre pain en Roumanie c’est du caillou!» Nous restons debout, en cercle. Le vieux Costel ouvre une canette de thon en conserve. Il y plante un couteau suisse, avant de me tendre la boîte. Je ne peux pas refuser. Les victuailles sont partagées chrétiennement; les contacts fraternels. La nuit est tombée, accentuant encore la sensation de froid. Le moteur du monospace ronronne à côté de nous et les vitres sont recouvertes de buée. A l’intérieur, la ventilation à air chaud tourne à plein régime et les hauts parleurs crachent de la musique tsigane.
C’est enfin l’heure pour certains d’entre eux d’aller s’inscrire dans l’un des rares hébergements d’urgence de la région, «Le Sleep-In» de Renens, situé à 500 mètres du parking, dans le quartier désaffecté de l’Usine à Gaz. La structure d’accueil pour sans-abri a été aménagée il y a dix-sept ans dans l’une des cinq maisonnettes destinées autrefois au logement des employés de l’usine. Devant l’entrée, une vingtaine de SDF attendent l’ouverture des portes, tous les jours à 20h30. Certains visages sont ravagés. Les musiciens roumains qui ont déjà passé la nuit ici retrouvent leurs voisins de chambre, gitans pour la plupart. «Nous, nous ne sommes pas issus de la communauté rom, mais on comprend un peu leur langue, le romani, explique Catalin. On les respecte, ils nous respectent. Il faut dire qu’on se retrouve souvent dans nos périples, les uns comme les autres n’avons personne pour nous aider.»
A la demi pétante, c’est l’appel. «Costel… Alexandre… Aurel… Baltak… Romika…» Ce sont les «prioritaires», les sans-abri qui ont été refoulés la veille, faute de place, ou qui se sont réinscrits pour le lendemain. L’établissement autorise un maximum de 18 nuits par mois. Il y a du monde ce soir, et pour cause: pour 5 francs par jour, les gens dans le besoin peuvent non seulement disposer d’un lit confortable, d’une cuisine commune toute équipée, et surtout d’une douche. Catalin y compte d’ailleurs beaucoup: «Je me lave quand je me sens sale, tous les trois jours si je fais peu d’efforts physiques.»
Après avoir appelé les «prioritaires», l’intendant au look alternatif pénètre à nouveau dans la maisonnette, le temps de vérifier leur identité. Les sans-abri attendent une demi-heure supplémentaire devant l’entrée, alors que le vent glacial a redoublé d’intensité. Le responsable réapparaît, fait entrer une poignée d’autres SDF, mais pas Catalin, ni son compagnon Nicolae. Trop tard: les 22 lits que compte la structure d’accueil ont trouvé preneur. L’intendant propose en revanche aux «refoulés» de les inscrire pour le lendemain et de rester boire un thé au chaud. C’est accepté. Dans la salle à manger de l’institution, une corbeille à fruits trône sur la table commune. Un ressortissant africain pèle une orange, et en propose une à Catalin, qui hésite. Peut-il vraiment se servir gratuitement? «Si tu ne la veux pas tant pis, ça fera un heureux!» lance l’habitué des lieux. Avant de partir, l’intendant nous indique alors où trouver les deux autres hébergements d’urgence de la région: «La Marmotte» (gîte administré par l’Armée du Salut) à la place du Vallon, et l’abri de protection civile (PCi) de la Vallée de la Jeunesse. Il est à deux pas de l’aire de Malley, où est encore garé le monospace. Ouverture des portes: tous les soirs à 22h00. Certains membres de l’équipe restés au parking avaient prévu d’y passer la nuit.

Dans le hall d'entrée du Sleep-In de Renens, un plan indique où se situent les quatre autres hébergements d'urgence de la région lausannoise.
La petite allée menant à l’abri PCi est des plus lugubres. Eclairée aux néons bleus et entourée de murs en béton armé, elle débouche sur un espace exigu, pourvu de barrières de sécurité. Les musiciens roumains connaissent le lieu; ils l’appellent «le bunker». Nous ne sommes pas les premiers, ni les bienvenus. C’est parti pour une nouvelle demi-heure à patienter dehors, dans une ambiance des plus tendues. Certains sans-abri restent dans l’ombre. La plupart sont Roumains. De vraies gueules. Pour tuer le temps, l’un des caïds enclenche une musique traditionnelle sur son téléphone portable. D’autres s’impatientent, et donnent des coups contre la porte de l’abri. «Ces deux-là ont fait de la prison, pour braquage, chuchotte à mon oreille Catalin. Ne te fais pas remarquer.» Trop tard, ma présence intrigue déjà. Surtout, garder profil bas, ne pas montrer mon smartphone ou mon appareil photo.
La porte s’ouvre enfin. Un agent Protectas entre dans l’arène et fait reculer la foule. «N’avancez pas, sinon c’est moi qui vais vous pousser!» L’homme porte des lunettes noires, et son visage est presque entièrement recouvert par une cagoule. Apparaissent une femme asiatique vêtue d’un châle rose, et un jeune homme manifestement pacifiste, flanqué d’une haute casquette. Il compte le nombre de SDF. «Il y en a une cinquantaine… on les prend tous?» La capacité d’accueil est limitée à 45 places. La femme hésite. Huées dans l’assemblée. Ce sera finalement oui. Soulagés, les sans-abri investissent les lieux. A l’intérieur, une odeur de transpiration. Au bout du long couloir, l’épaisseur de la porte blindée fascine deux jeunes roumains, qui ne savent sans doute rien de l’usage premier. Assis derrière une table, deux fonctionnaires du Service social de la Ville encaissent les «émoluments». Le tarif est le même qu’à Renens; le confort et la convivialité en moins. Les hôtes obtiennent un numéro et dormiront alignés. Au moment de payer, Catalin se désiste. «Hors de question que je passe la nuit ici; on se croirait vraiment en prison!» Ses quatre autres comparses décident se rester; ce n’est pas la première fois qu’ils dorment ici. Ni la dernière… Catalin se résigne à dormir dans le monospace. Et tant pis pour la douche.
Désœuvrée, la petite bande décide de faire un petit détour par le quartier de Sévelin, à 1 kilomètre de l’aire de parking. Catalin et ses compères Gaber et Andrei comptent bien se rincer l’œil auprès des prostituées de la ville. «Juste pour mater, hein! On est trop pauvres pour envisager une prestation!», lâche l’un d’eux. Sur place, les trois jeunes loups n’en reviennent pas du «nombre de bombes au mètre carré.» Gaber se renseigne sur les tarifs en vigueur… Mais le pauvre homme se fait rembarrer à plusieurs reprises. C’est qu’il ne respire pas l’argent, Gaber, avec ses habits froissés et ses cheveux négligés. Cruel délit de faciès, même si l’intéressé ne se faisait pas d’illusion. «Et figurez-vous que la blonde est Roumaine!», s’enthousiasme-t-il à nouveau.
2h30. Retour définitif sur l’aire de parking de Malley où l’on se prépare à dormir. Catalin grelotte de tous ses membres. Le moteur tourne à nouveau à plein régime pour chauffer l’habitacle. L’écologie est vraiment la dernière de leurs préoccupations. Après avoir rabattu la banquette arrière, Gaber et Andrei se glissent dans leurs sacs de couchage. Quant à moi, il me faut retirer mes verres de contact. En m’aidant du rétroviseur central, j’aperçois les Roumains impressionnés par cette technologie optique. Assis sur le siège passager, Catalin n’en croit pas ses yeux: «Et donc avec ça, tu vois aussi bien qu’avec des grandes lunettes?» L’opération effectuée, je me rassieds au fond du siège conducteur et essaie de trouver le sommeil. Difficile dans cette position, surtout que le froid a repris ses droits. Et puis Andrei s’est mis à ronfler…
«Vie de chien», murmure Catalin au réveil, quelques heures plus tard, en rejoignant ses compagnons revenus du Sleep-In et du «bunker.» Nous sommes dimanche. Vont-il aller jouer dans les rues de Lausanne? Non, bien sûr, faute de passage. J’aimerais les suivre, mais les Roumains ne l’entendent pas de cette oreille. «Mes amis ne peuvent pas se défaire de l’idée que tu bosses pour les flics, dit Catalin. Ton carnet de notes les intrigue. C’est mieux que tu rentres chez-toi.»
Photos: Lausanne, le 22.01.2011 © Copyright Benjamin Pillard.
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